Nous avons vu que le texte de la constitution donne le pouvoir de gouverner à Matignon, pas à l’Elysée.
Mais si une majorité parlementaire l’accepte, le Président gouvernera à sa place. C’est ce qui se passait de façon ininterrompue depuis 1958, jusqu’à ce que, en 1986, une coalition de droite (RPR + UDF) obtienne la majorité à l’assemblée. Mitterrand, Président élu en 1986 par un électorat de gauche, se retrouve brusquement sans pouvoir de gouverner, conformément à la lettre de la constitution. Le Premier Ministre Jacques Chirac procède à des privatisations d’entreprises qui avaient été nationalisées en 1981. Contre l’avis de l’Elysée.
Mitterrand est réélu en 1988. Dans la foulée, Il dissout l’assemblée de droite, mais ne récupère ensuite qu’une majorité relative. Le Premier Ministre Michel Rocard ne peut gouverner qu’avec l’aide de quelques députés UDF.
En 1993, le scénario de 1986 se répète: RPR + UDF sont majoritaires, et cette fois largement. Le Premier Ministre Edouard Balladur procède au relèvement de la durée de cotisation pour les retraites du privé, de 37,5 à 40 années. Contre l’avis de l’Elysée.
Jacques Chirac est élu Président en 1995. En 1997, un an avant l’échéance normale, il dissout l’assemblée en espérant reconfigurer à son profit la majorité élue en 1993. Mais c’est la gauche dite plurielle qui redevient majoritaire. Le Premier Ministre, Lionel Jospin, procède à la mise en place des 35 heures. Contre l’avis de l’Elysée.
Ces trois réformes, menées pendant les trois cohabitations que nous avons vécues, montrent que lorsque Matignon récupère les pouvoirs (forts !) que lui octroie notre loi fondamentale, il n’en résulte ni un conflit des pouvoirs (vision négative), ni même un équilibre des pouvoirs (vision positive), car il n’y a plus de partage du pouvoir.
Elles nous prouvent, et de façon éclatante, que la lettre de la constitution est clairement parlementaire. C’est justement pour supprimer définitivement les probabilités de nouvelles cohabitations (car elles dévoilent la faiblesse des pouvoirs de l’Elysée) que Lionel Jospin propose en mai 2000 le passage au quinquennat pour aligner la durée du mandat du président et des députés.
Le Président Chirac était opposé au quinquennat, mais le Premier Ministre le menaça de « se passer de lui en passant par le parlement ». Le Président accepta à contrecœur de convoquer le référendum du 24 septembre 2000 pour passer du septennat au quinquennat. Et en avril 2001, Le Premier Ministre fait voter le report des législatives pour qu’elles soient définitivement placées dans la foulée de la présidentielle. Contre l’avis de l’Elysée.
En conclusion, les « cohabitations » portent mal ce nom et méritent amplement des guillemets.
Pour illustrer cette évidence, voici deux courts témoignages de Premiers Ministres cohabitants.