Printemps 1995. La bataille fait rage pour la présidentielle. Seuls trois candidats semblent pouvoir accéder au second tour : à gauche Lionel Jospin (socialiste), à droite Edouard Balladur et Jacques Chirac. Les deux sont membres du RPR et amis de longue date. Sans doute depuis qu’en mai 1968 ils avaient géré ensemble la crise sociale dans la grève générale, et permis les accords de Grenelle.
Mais cette longue amitié politique et personnelle ne survivrait pas, à cause de la logique destructive du présidentialisme. Une phrase de Jacques Chirac, rapportée par Le Canard Enchaîné pendant cette campagne de folie, résume à elle seule l’anomalie de notre fameuse « course à l’Elysée »: « Je ne sais pas si je serai élu, mais Balladur finira en lambeaux ». Pour le candidat Chirac, il était absolument primordial que son ami Balladur ne gagne pas l’Elysée, même si ça devait passer par la victoire de Jospin, leur adversaire politique commun.
Devons-nous critiquer Jacques Chirac pour avoir placé son intérêt personnel au-dessus de celui de sa famille politique ? Ou plutôt le système présidentialiste, qui permet que de telles phrases soient dites et même seulement imaginées ?
Dans les systèmes parlementaires non présidentialistes, c’est à dire primo-ministériels, les rivalités personnelles sont probablement aussi fortes qu’en France. Après tout, la politique est un métier aussi violent qu’il est noble. Si vous croyez avoir raison, tous les moyens sont bons pour en persuader vos semblables.
Mais il y a une différence, et de taille. Chez nos voisins européens, il n’y a qu’une seule élection reine, le scrutin législatif. Scrutin partisan par essence, et donc collectif par conséquence. On y gagne ou on y perd ensemble. Pour donner une image sportive, la présidentielle à la française n’est qu’un sanglant combat de boxe. Les législatives à l’européenne sont des courses d’aviron, où chaque parti concourt avec un barreur et des rameurs. Et une fois dans l’embarcation, chacun met ses inimitiés personnelles dans sa poche, car autrement ils ne pourraient pas ramer en cadence.